Louis Millo : Contribution à la journée de la solidarité du 21 octobre 2017

Digressions

1 Des mots pour le dire : solidarités/solidarité/politique sociale/politiques sociales/précarité/pauvreté …

 La fête de la Solidarité. Solidarité au singulier. Mais on trouve aussi, dans les administrations, Solidarités au pluriel (direction des solidarités), et au Gouvernement Agnès Buzyn a le titre de ministre des solidarités et de la Santé.

Dans la même (mauvaise) veine doit-on parler de la politique sociale ou des politiques sociales ?

 Hannah Arendt met (une fois de plus) les pieds dans le plat (dans De la Révolution) : « La réalité qui correspond à cette imagerie moderne (imagerie biologique qui sous-tend et imprègne les théories organicistes et sociales de l’histoire, lesquelles ont toutes ceci en commun qu’elles voient dans la multitude – la pluralité concrète d’une nation, d’un peuple ou d’une société – l’image d’un corps surnaturel, mû par « une volonté générale » unique, surhumaine, irrésistible) est ce que, depuis le XVIIIe, nous avons pris l’habitude d’appeler la question sociale et qu’il vaudrait mieux et plus simplement appeler l’existence de la pauvreté. » Elle ajoute : « La pitié peut être la perversion de la compassion, mais son alternative s’appelle la solidarité. C’est par la pitié que les hommes sont attirés par les hommes faibles, mais c’est par solidarité qu’ils forment délibérément et pour ainsi dire sans passion une communauté d’intérêt avec les opprimés et les exploités. L’intérêt commun serait alors la grandeur de l’homme, l’honneur de l’espèce humaine ou encore la dignité de l’homme. La solidarité, en effet, parce qu’elle participe de la raison et par conséquent de la généralisation, est à même de comprendre le concept de multitude, non seulement celle que représente une classe, une nation ou un peuple, mais le cas échéant l’humanité entière. Mais cette solidarité, même si elle est suscitée par la souffrance, n’est pas guidée par celle-ci ; elle n’englobe pas moins les forts et les riches que les faibles et les pauvres ; comparée au sentiment de pitié, elle peut paraître froide et abstraite, car elle demeure liée aux idées – à la grandeur ou à l’honneur, ou bien encore à la dignité – plutôt qu’à quelque amour des hommes. »

 On y voit plus clair : solidarité = abstraction froide sous-tendue par un intérêt commun d’une société mu (cet intérêt) par les principes de dignité, de grandeur et d’honneur de l’homme / la solidarité s’applique non pas à un individu, mais à une multitude, elle n’a rien à faire avec l’amour du prochain (qui est le domaine de la pitié et de la compassion).

 Donc, Solidarité au singulier qui sied avec la forme abstraite comme enveloppe d’un contenu qui, lui, est pluriel. On parle ainsi d’une « solidarité nationale », qui légifère ou décrète des plans, des programmes, des schémas, mais des solidarités, foisonnement d’initiatives territoriales ou locales, publiques ou privées.

 Quant à social, au singulier ou au pluriel ?

 Doit-on parler de la politique sociale ou des politiques sociales ?

Le pluriel me paraît plus explicite des domaines couverts, des métiers si différents qui s’y exercent, des publics concernés, sachant toutefois que les ergoteurs pourront toujours gloser sur la profondeur du singulier qui a l’avantage de côtoyer le Tout (avec un T majuscule).

Je propose de retenir la définition suivante : les politiques sociales doivent se pencher sur le développement de l'enfant, la conciliation vie familiale / vie professionnelle, les prestations sociales et les politiques liées au handicap en dehors du  travail, les périodes de pauvreté et les politiques liées au grand âge. A tous ces stades de l'existence, il s’avère important de prendre en compte la parité hommes-femmes, et j’ajouterai toutes les formes de discrimination.

 Il n’y a donc pas une mais des politiques sociales qui prennent en compte l’homme dans son développement, son âge, sa situation familiale et professionnelle, sa diversité ethnique, son degré de sociabilité, son degré de stabilité dans ses comportements, ses déplacements, ses carences physiques ou psychiques, le poids de son histoire personnelle, ses besoins liés à sa vie quotidienne et celle de sa famille, ses projets.

Le département, (et bientôt en Corse la collectivité de Corse) en tant qu’entité administrative est le pivot ou le chef de file de l’action sociale (au singulier, nombre grammatical portant l’abstraction, l’idée). Mais il mène des politiques sociales qui vont de la prévention sanitaire à la gestion des âges, couvrent dans le même temps l’intervention de proximité. Les actions publiques que le département développe s’expriment dans le domaine de la santé publique, de l’emploi, de l’insertion sociale. Elles doivent s’inscrire dans la durabilité, d’où l’émergence de la notion de développement durable dans le champ social.  Elles participent au premier chef à l’équilibre social de la nation et sont un des ferments du modèle éthique de notre civilisation. Elles ont en effet un rôle redistributif non négligeable.

 La précarité et la pauvreté.

Comment faire reculer la pauvreté en Corse ? est la question posée à la Table Ronde.

 Or, soyons précis, avant de répondre à la question. Une personne est pauvre si son niveau de vie est inférieur à 60% du niveau de vie médian de la population française, soit 1 000 € mensuels par personne. 8,5 millions de personnes sont pauvres en France (5 millions si le niveau de vie est inférieur à 50 % du niveau de vie médian).

De 2008 à 2012, la diminution des moyens est estimée à 5 milliards € pour les 30 % les plus pauvres, tandis que le 30 % les plus riches ont accumulé 18 milliards de plus. Près de 3 millions de personnes vivent dans des conditions de logement très difficiles, alors que 900 000 personnes sont privées de logement personnel (141 500 SD et 85 000 dans des logements de fortune). 7 % ne peuvent pas maintenir leur logement à bonne température, 1 % des logements n’ont pas d’eau courante. 55 % des revenus des ménages les plus pauvres sont dépensés dans le logement. Il a été recensé en France 582 bidonvilles. 1/3 des enfants logés dans des logements insalubres souffrent de problèmes respiratoires.

Et en Corse. En 2012 « 55 000 personnes vivent dans un ménage où le revenu par unité de consommation est inférieur au seuil de pauvreté, c'est à dire avec moins de 990 euros par mois (en 2012 / 1 000 € en 2017). Cela représente un habitant sur cinq, soit le taux de pauvreté le plus élevé des régions avec 6 points d'écart à la moyenne de province. »

Cependant, cet indicateur de la pauvreté ne saurait suffire. Il ne faut pas ignorer les travaux de l’ONPES (Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale), qui, dans le détail de la vie quotidienne, ont évalué les revenus nécessaires pour « joindre les deux bouts » selon le statut de la personne (seule, en famille, locataire, propriétaire …). Nous savons ainsi qu’il faut (en 2015) environ 1 570 € mensuels à une personne seule. En Corse, la médiane des revenus étant de 1 524 € mensuels, cela signifie que la moitié de la population, (84 000 unités de consommation fiscales selon l’INSEE, mais en réalité plus puisque ne sont comptabilisées que les unités fiscales) vit avec des revenus inférieurs ou égaux au niveau estimé suffisant par l’ONPES pour joindre les deux bouts. C’est toute la différence sur le plan financier entre la pauvreté et la précarité.

 La précarité n’est pas seulement financière : elle est sociale, culturelle si elle n’est plus biologique (la pauvreté non plus n’est plus biologique d’ailleurs).

2 Peut-on répondre à la question : Comment faire reculer la pauvreté en Corse ?

 Posée ainsi, cela signifie qu’on a répondu positivement à une autre question préalable, sous-entendue : peut-on faire reculer la pauvreté en Corse ?

Et si d’aventure, par conviction ou par défi, un oiseau de mauvais augure, un pessimiste, un provocateur, ou un sincère indifférent aux anathèmes qui ne manqueraient pas de pleuvoir sur lui répond : non, pour autant ne peut-on pas essayer et poursuivre nos efforts. Faire en quelque sorte un pari pascalien.

 Examinons le paysage institutionnel (Etat, collectivités, associations…).

C’est fait : les départements en Corse ont vécu. C’est donc la Collectivité de Corse qui reprend le flambeau de l’action sociale et de la protection de l’enfance. Quel est l’état des lieux ? Non pas ici en Corse, dans chaque collectivité défunte, ce n’est pas le lieu, mais à partir d’une vision globale, extraterritoriale. Peu ou prou, les dépenses liées à l’action sociale représentent 50% des dépenses de fonctionnement des départements, et à ce titre les fameux effets ciseaux et la contrainte budgétaire impactent considérablement la dépense sociale alors que la pression sociale n’a jamais été aussi forte.

Notre modèle social, celui d’un Etat-providence a vécu. Dans le même train, a vécu la notion de charité qui a modelé le modèle social de l’après-guerre, sorte de contrat social du Conseil National de la Résistance, substitution aux bureaux de bienfaisance. L’Etat, la Sécurité sociale, voire les collectivités locales sont endettées, la croissance, créatrice de richesses est nulle ou faible, les droits ont prospéré, à tel point que désormais les chercheurs en matière sociale s’attachent à traquer les renoncements aux droits. A la définition initiale de la Solidarité, « abstraction froide sous-tendue par un intérêt commun d’une société mu (cet intérêt) par les principes de dignité, de grandeur et d’honneur de l’homme », et non de compassion, celle-ci caractéristique d’un engagement personnel (associations laïques ou religieuses), j’ajoute un autre principe : celui de l’égalité en droits des individus d’une nation. Pour servir ces droits, l’action sociale des collectivités est surtout, principalement, une politique de guichet, alors que les travailleurs sociaux revendiquent une politique d’accompagnement, et ont appris comment la mettre en œuvre. Mais il faut aussi fixer des limites à l’accompagnement car l’objectif c’est bien le retour à l’autonomie des personnes. Accompagner toute la vie serait un échec. Il faut aussi examiner le rapport à l’usager, c’est-à-dire à sa responsabilisation, ce rapport qui a pour corollaire la prise de risques du professionnel social : quand on n’octroie pas une aide, quand on lâche la ligne de vie, que se passe-t-il ? Quelle responsabilité du professionnel en cas de dérive de l’usager vers des formes d’abandon ou de violence ?

 Quelles solutions ?

Une étude réalisée récemment par des cadres directeurs de départements rappelle quelques lignes de fond :

  • Le maintien des ressources liées aux financement des allocations

    (rSa, PCH, APA), sauf à paralyser la capacité d’investissement social de la collectivité.
  • Se concentrer sur les capacités des usagers

    . Ne pas les considérer comme des assistés, mais tirer d’eux leur substantifique moelle. Au demeurant un usager est dans sa vie un bénéficiaire, un financeur ou un contributeur, tour à tour. Et de bénéficiaire il peut devenir contributeur. J’évoque ici la notion d’accompagnement social. Verser un secours, offrir un panier de mesures sont des actions isolées, des à-coups, qu’il faut inscrire dans la répétition, qui ne résout rien. L’analyse sociale fait émerger des diagnostics de dysfonctionnements qui appellent des réponses hors du champ proprement social et qui légitiment l’arrêt de l’accompagnement social. On aborde ainsi la politique de développement social (qui n’a pas été menée (ou si peu) par nos collectivités alors qu’elle présente un intérêt indéniable). Elle suppose, à partir d’un diagnostic que savent faire les travailleurs sociaux, la mobilisation de l’environnement familial et l’apport des politiques autres que sociales (éducatives, culturelles, sportives, de déplacement, d’habitat, économiques ou de création de richesses), agissant directement sur les causes. Ce type de démarche suppose que les décideurs politiques acceptent de fracturer les lignes de partage internes de leurs administrations, favorisent la porosité et le décloisonnement des politiques. Les diagnostics de territoire ne peuvent plus ignorer la science sociale portée par les travailleurs sociaux. Le refus des prés-carrés, du quant à soi, qui ont prospéré pour les meilleures raisons du monde, parmi lesquelles le secret professionnel, la technicité de la chose, la responsabilité de l’œuvre… doivent être le ciment de la politique territoriale.
  • Rechercher la coopération avec les milieux économiques,

    qui sont des éléments structurants du développement social, à l’instar de ce qui a pu être fait avec les politiques d’insertion ou de ce que fait notamment la CAPA avec la M3E. Solliciter le cas échéant des diagnostics (Corse active), activer les offres de formation, y compris celles qui consistent à réorienter utilement un salarié.
  • Soutenir l’économie sociale et solidaire, complément indispensable à l’offre purement économique.

  • Mettre en place un politique globale de « seconde chance » :

    une formation de type « école de la seconde chance » pour les jeunes non-diplômés et sortis du cursus scolaire, mais aussi une seconde chance toute la vie, par un panier de formation, d’accompagnement à l’emploi ou à l’activité personnelle, cet accompagnement visant à sécuriser le parcours et à responsabiliser le bénéficiaire de ces mesures. C’est en quelque sorte garantir à chacun une place dans la société.
  • Intégrer les travailleurs sociaux dans la complexité de l’organisation territoriale :

    cela veut dire les informer des atouts que la collectivité détient et qu’ils peuvent activer au service de la politique sociale ; cela veut dire aussi parfaire leur formation initiale en mettant l’accent sur les outils d’un diagnostic, sur les techniques du développement social, sur l’analyse des pratiques professionnelles, sur les modèles d’expérimentations et donc l’inscription dans un réseau extraterritorial, sur un partenariat avec l’Université pour théoriser leurs actions, sur la création d’un département d’éthique sociale. Enfin, assurer au secteur social un management de qualité par des professionnels de la discipline qui ont fait par ailleurs leurs preuves, ont une expérience réussie, voire sont en capacité d’analyse.

Il est temps de répondre à la question.

J’ai répondu à la question Comment ? si on suit ces voies du comment on répondra de facto positivement à la question Peut-on ?

  Documents consultés :
  • Le cadre d’exercice de l’action sociale départementale et ses partenariats (Millo Louis – 2014)
  • L’action sociale : boulet financier ou renouveau de la solidarité (Laurence QUINAUT – DGS du Département d’Ille-et-Vilaine Denis VALLANCE – DGS du Département de Meurthe-et-Moselle Philippe YVIN - DGS du Département de Seine-Saint-Denis) 2014
  • Hannah Arendt : De la Révolution
  • Yuval Noah Harari : Home Deus, une brève histoire de l’avenir

Publié par: Autre association
Type de document: Articles / Réponse politique / Précarité
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